Samedi 2 décembre, à Taiwan, profitant de la douceur exceptionnelle du climat de ce jour chômé pour l'occasion, 9,5 millions de votants ont élu les 164 membres du IIIe Yuan législatif. Une fois encore, comme à l'occasion des élections des maires de Taipei et de Kaohsiung ainsi que du gouverneur de la province de Taiwan l'année dernière, et comme lors du choix des chefs de district et des maires des petites municipalités en 1993, les électeurs ont récompensé ou sanctionné de façon sélective les candidats des trois grands partis.
Les résultats — avec un taux de participation de 67,65% — correspondent à peu de chose près aux prévisions formulées par les observateurs et les élites politiques pendant les dix jours de campagne officielle. En remportant 85 sièges, soit à peine plus de la moitié, contre 96 sur 161 lors de l'élection du IIe Yuan législatif, le Kuomintang (KMT) garde le contrôle virtuel du principal organe législatif de la République de Chine, une assemblée aux pouvoirs de plus en plus importants.
Tout en ayant obtenu le mandat des électeurs pour continuer à réorganiser le pouvoir législatif, le parti depuis longtemps dirigeant a subi un revers symbolique sans précédent. La part du KMT a décliné en pourcentage, passant de 60,5% à 46,1 % des voix, et pour la première fois, il ne récolte pas la majorité absolue des suffrages exprimés.
La victoire mitigée du KMT rappelle le mélange de bonnes et de mauvaises nouvelles affectant deux partis de création plus récente, le Parti démocrate-progressiste (DPP) et le Nouveau parti (NP). Le DPP, qui semblaient avoir progressé en termes de sièges comme de suffrages depuis l'élection de l'Assemblée nationale de 1991, espérait continuer son ascension. Pourtant, alors qu'il est passé de 50 sièges aux législatives de 1992 à 54 cette fois-ci, il n'est parvenu à augmenter ses résultats que de façon modeste, passant de 31,9% à 33,2% des suffrages.
Limites des partis
Le Nouveau parti avait lui aussi des raisons de célébrer, avec quelques réserves cependant. En effet, il comptait sept sièges au sein du IIe Yuan législatif, à la suite de l'arrivée dans ses rangs de plusieurs transfuges du KMT, en août 1993. Par un tour de force extraordinaire, cette année, les élus du NP ont triplé pour atteindre 21 députés. On a sablé le champagne à la confirmation des résultats. Néanmoins, le lendemain matin, il était clair que malgré une performance exceptionnelle ici et là en dehors de la ville et du district de Taipei, cette nouvelle formation politique d'importance restait un mouvement aux assises essentiellement urbaines.
Si le DPP, constitué des partisans avoués de l'indépendance de Taiwan, semble avoir épuisé le potentiel de sa base électorale, le NP pourrait lui aussi avoir atteint un plafond, parmi la seconde génération de résidents originaires du continent, avec 13% des suffrages.
L'une des particularités du système électoral de la République de Chine tient à ses mécanismes de représentation pour les Chinois d'outre-mer ainsi que pour ceux dont la République de Chine se sent responsable, et qui résident dans des régions qui ne sont plus sous son contrôle effectif. [L'auteur fait référence aux sièges dévolus à la représentation « nationale », c'est-à-dire de la Chine continentale.] Le rôle historique significatif tenu par les Chinois vivant à l'étranger dans la révolution républicaine, de même que dans la diffusion de la culture et de la civilisation chinoises en général, a souvent fait l'objet d'études comparatives. Par ailleurs, les revendications de souveraineté de la République de Chine sur — et son aspiration à prendre part à — une Chine unifiée restent inscrites dans la Constitution, quoique ce contrôle fût nul dans les faits.
Six sièges au Yuan législatif sont réservés à la représentation des Chinois résidant à l'étranger, et les candidats à ces sièges sont sélectionnés par les différents partis et classés par ordre de préséance. Les sièges sont distribués, proportionnellement aux suffrages obtenus, aux partis ayant réuni plus de 5% des votes destinés à pourvoir les 128 sièges des 29 circonscriptions électorales.
Au terme de la distribution proportionnelle de cette année, le KMT a obtenu trois des sièges réservés aux citoyens de la République de Chine résidant à l'étranger, le DPP deux, et le NP un. Quant aux 30 sièges dévolus à la représentation « nationale », parfois appelés « sièges hors-circonscriptions » [不分區立委], 15 ont été attribués au KMT, 11 au DPP et 4 au NP.
En 1992, année où ces dispositions se sont appliquées pour la première fois à une élection législative, seuls le KMT et le DPP avaient dépassé le seuil de 5%. Cette année-là, le total des suffrages obtenus par le KMT incluait les résultats de plusieurs candidats non investis mais affiliés, ce qui eut pour résultat de gonfler le nombre de sièges alloués au parti dirigeant au titre de la représentation « nationale » et de celle des Chinois d'outre-mer. Cette fois-ci, ces candidats ont été exclus du décompte du parti auquel ils étaient affiliés. En outre, le Kuomintang a sélectionné un nombre moins élevé de candidats, afin de concentrer les suffrages et obtenir ainsi le plus grand nombre possible de sièges. Toutefois, ces deux facteurs ont réduit le total des voix obtenues par le parti, et donc sa part de sièges pour la représentation nationale et des Chinois d'outre-mer.
L'ironie veut que certaines dispositions électorales, prises pour une raison bien précise, aient eu des conséquences inattendues. Cette innovation ajoutée à la Constitution de la République de Chine en est maintenant un bon exemple. Elle visait entre autres à consolider le parti de la majorité en ajoutant des candidats désignés, mais non soumis à l'élection, à ceux choisis lors des élections dans les circonscriptions électorales normales. Cet objectif a été atteint lors de la mise en place de ce mécanisme pour l'élection de l'Assemblée nationale en 1991, de même que lors des élections législatives de 1992.
Cette année, en revanche, le mécanisme de distribution des sièges pour la représentation « nationale » et des Chinois résidant à l'étranger a diminué de façon sensible la marge du KMT. Le KMT a obtenu 67 sièges sur les 128 sièges à pourvoir dans les circonscriptions électorales, dont 5 dans les circonscriptions à un siège (dans la ville de Chiayi, dans les districts de Penghu et de Taitung, et à Kinmen et Matsu, des circonscriptions où la population est relativement restreinte) et les 6 sièges réservés aux aborigènes des régions côtières et montagneuses. Ce chiffre de 67 sièges est supérieur à la somme des sièges obtenus par le DPP (41), le NP (16) et les quatre élus indépendants. [Le ratio de 67 sur 128 assurerait une majorité légèrement plus forte au KMT que l'actuel ratio de 85 sièges sur 164.] Ces résultats fournissent une illustration parfaite de la règle selon laquelle des variations dans la méthode de décompte des suffrages peuvent entraîner des variations dans les choix des électeurs.
Un autre exemple de stratégie politique peut être trouvé dans la décision des cadres des partis de limiter le nombre de candidats investis dans chaque circonscription électorale pour ensuite concentrer, ou « mobiliser » les voix sur ces candidats. C'est la méthode inverse de celle consistant à désigner. le plus grand nombre possible de candidats dans l'espoir d'augmenter le total des suffrages obtenus par le parti, une sorte de tactique du ramasse-miettes. Ainsi qu'il a été noté ci-dessus, le KMT a utilisé la première stratégie lors des élections de cette année, après avoir fait l'expérience de la deuxième lors des élections de 1992.
Tous pour un
En effet, tous les partis ont cherché à concentrer les votes sur un plus petit nombre de candidats, afin de maximiser le nombre de sièges plutôt que le nombre de suffrages obtenus. Le NP et le DPP ont tous deux fait preuve d'initiative pour atteindre leur objectif. Dans certaines circonscriptions, les candidats s'étaient constitués en équipes. Dans un cas particulier, quatre candidats du DPP ont mis leurs ressources en commun pour imprimer des affiches électorales comportant leurs quatre portraits, et ont organisé ensemble des meetings politiques, pendant lesquels ils étaient mis sur un pied d'égalité. Mieux encore, ils ont donné des instructions à leurs électeurs pour que ceux-ci répartissent leurs votes entre les quatre membres de l'équipe, une méthode également employée par le NP. Un candidat était proposé au vote des électeurs nés au cours du premier trimestre, un autre pour les électeurs nés au second trimestre, et ainsi de suite.
Non seulement cette stratégie s'est révélée un succès pour le DPP comme pour le NP, mais elle a également illustré de façon éclatante comment un peu d'organisation peut favoriser l'unité au sein d'un parti, par opposition à la prolifération des candidatures individuelles et des tendances centrifuges. Il reste à voir si la cohésion entre les membres des équipes survivra une fois que l'assemblée législative sera réunie.
Il est difficile de dire, en s'appuyant uniquement sur les résultats, et sans analyser les motivations des électeurs dans le détail, quelle lecture ceux-ci attendent que les partis fassent de leurs décisions collectives. Le fait qu'ils n'aient accordé une majorité claire à aucun parti, préférant alterner les messages d'approbation et de désapprobation, ne signifie pas que les résultats sont sans effets véritables.
Les conséquences d'une élection ne sont pas toutes prévisibles immédiatement. Néanmoins, parmi les plus évidentes, beaucoup revêtent une grande importance.
Tout d'abord, le KMT continue sans une majorité effective. Le IIIe Yuan législatif, comme le IIe, se distinguera par des alliances de partis ponctuelles. Sous le Yuan législatif précédent, les chefs de file du KMT avaient souvent bien du mal à rassembler leurs troupes : le taux d'absentéisme atteignait parfois un niveau embarrassant. Et sur plusieurs votes cruciaux, les cadres du parti ont subi de frustrants revers, après qu'un ou plusieurs membres de leur majorité affaiblie eurent quitté le parti pour rejoindre l'opposition.
A coup sûr, certains de ces éléments instables n'ont pas cherché à être réélus ou ont finalement perdu leur siège au profit de candidats du DPP ou du NP. Ainsi, il reste à voir si la direction centrale du KMT et ses ténors à l'assemblée législative peuvent réaliser une unité plus solide avec un nombre de membres plus restreint.
Deuxièmement, les propositions de lois pourraient maintenant émaner plus fréquemment de l'opposition. Parmi les priorités sur l'agenda du DPP comme celui du KMT, il est probable que l'on trouvera la volonté de garantir encore mieux l'égalité des chances sur le terrain, lors des prochaines élections. Ceci pourrait par exemple se traduire par un projet de loi régularisant ou limitant la participation des partis politiques dans les institutions financières et les sociétés d'investissement.
Troisièmement, outre les effets qu'ils ont eus sur les alliances de partis ponctuelles et les attaques contre les entreprises détenues par le parti dirigeant, les résultats du 2 décembre sont susceptibles d'entraîner la mise au premier plan des relations de Taiwan avec la Chine continentale dans la politique des partis. En tout cas, dans ces élections, la couleur politique semblait l'emporter sur la personnalité des candidats. A l'inverse des élections de 1992, où les candidats avaient souvent une envergure nationale et où les noms étaient familiers, cette année, les candidats ne jouissaient pas de la même renommée. A l'exception de la ville de Chiayi, où Vincent Siew, du KMT, a détrôné Trong Chai, le candidat du DPP, les bras de fer se sont rarement joués sur la personnalité des candidats. Et même dans ce cas particulier, les ressources des partis ont apparemment joué un rôle significatif dans l'issue de l'affrontement.
La question des relations entre les deux rives
Tandis que les chefs de partis clarifiaient leur position et se distinguaient les uns des autres, les énergiques critiques du NP envers la politique suivie par la République de Chine vis-à-vis des relations à travers le détroit de Taiwan se sont faites plus vives. Quelles qu'aient été les intentions des électeurs, il est probable que les élites politiques continueront à débattre de cette question lors des élections présidentielles.
Au beau milieu de la campagne des législatives, l'ancien président du Yuan judiciaire, Lin Yang-kang, a accéléré sa campagne électorale individuelle pour les présidentielles en annonçant que l'ancien premier ministre Hau Pei-tsun serait son colistier pour la vice-présidence de la République. Lin et Hau — ce dernier surtout — ont alors fait quelques apparitions dans différents meetings politiques du NP à travers l'île, pour soutenir les candidats aux élections législatives. Ils ont développé des thèmes présageant, apparemment, ceux qu'ils mettront en avant lors de la campagne pour les présidentielles du 23 mars. Rappellons que ce jour-là, pour la première fois, les électeurs de Taiwan choisiront le président de la République au suffrage universel direct.
Ces thèmes s'articulent autour des relations entre Taiwan et la Chine continentale. Dans la mesure où la politique gouvernementale et les débats politiques tournent souvent, en République de Chine, autour des relations entre les deux rives, la République populaire de Chine influe de plus en plus sur les affaires intérieures à Taiwan.
Et dans la mesure où la République populaire de Chine limite l'étendue des sujets sur lesquels les habitants de Taiwan ont la possibilité d'exprimer leurs désirs et de décider de leur avenir, la démocratie reste, à Taiwan, inachevée.
Aller de l'avant
Etant donné le poids potentiel de la République populaire de Chine dans la vie politique taiwanaise, et l'attention qu'elle focalise tout naturellement tant du côté des observateurs que des acteurs, il est probable que la démocratisation interne de la République de Chine se trouvera injustement négligée.
Les élections de 1995 révèlent de façon claire ce que l'on soupçonnait depuis longtemps, à savoir qu'une campagne gouvernementale sincère et active contre les achats de votes et les pots-de-vin peut diminuer la fréquence et l'efficacité de ces pratiques antidémocratiques démodées.
Ces élections pourraient bien être les plus saines de l'histoire récente de Taiwan, bien qu'il reste beaucoup à faire pour purger le monde politique du pouvoir de l'argent. Parmi les campagnes électorales restées dans les mémoires, celle-ci semble également avoir été la moins violente jamais observée.
Les incidents regrettables qui ont pu surgir avant les élections, tels le meurtre d'un politicien, à Kaohsiung, étaient sans rapport avec la campagne. Le personnel de sécurité et les dispositifs anti-violences placés dans les rues et aux alentours des bureaux de vote étaient moins visibles cette année qu'en 1994.
Alors que les propagandistes, en Chine continentale, ridiculisaient les innovations démocratiques de Taiwan, les qualifiant de futiles exercices de corruption et de violence, les électeurs et les politiciens ont participé à une campagne animée mais calme et sans heurts. Les journalistes étrangers étaient venus en plus grand nombre que l'année dernière observer les activités précédant les élections ainsi que le déroulement du scrutin. Leurs commentaires dans la presse répliqueront sans doute plus efficacement aux invectives propagandistes de la République populaire de Chine que les cris de victoire des citoyens de la République de Chine.
Le développement continu des pratiques démocratiques à Taiwan mérite d'être noté en Asie comme dans le monde entier. L' expérience politique taiwanaise est maintenant une expérience démocratique remarquée pour la fréquence de ses élections libres et équitables, et maintenant plus ouvertes que jamais. Nul n'est une île en lui-même, disait John Donne. Aucune démocratie isolée ne peut rester longtemps démocratique par elle-même, d'où la nécessité de répandre la nouvelle de la réussite de l'expérience taiwanaise et de rappeler qu'elle dépend, au bout du compte, du soutien dont elle peut disposer, chez elle comme à l'étranger.
James Robinson
(v.f. Laurence Marcout)
Les résultats commencent à apparaître, sous le regard attentif des observateurs locaux etétrangers.